Dans les bois

Derrière les arbres, les premiers rayons du soleil pointaient à l’horizon, inondant la forêt de sapins d’une douce lumière. Une délicate brise caressait les feuilles, diffusant une odeur qui sentait bon l’enfance, réminescence des Noëls au coin du feu. Et au milieu de cette nature en éveil, un homme, allongé, nu, dormant sur la mousse soyeuse…

Gunnar se réveilla avec difficulté. Il porta sa main au visage pour obstruer la lumière qui parvenait à ses yeux, l’aveuglant presque. Petit à petit, il reprit conscience de son corps, remuant et se redressant, tandis qu’il s’habituait péniblement aux rayons du soleil. Puis, il sentit la sensation de la mousse sous ses mains. Il tourna la tête vers le sol et réalisa soudain qu’il était en pleine nature. Il frotta ses mains sur ses cuisses pour nettoyer les traces de mousse et réalisa cette fois qu’il était nu. Il se leva et, plus par réflexe que par pudeur, positionna une main devant son sexe, tout en scrutant autour de lui. Aucune trace de vie humaine. Il poussa alors des « he ho » pour constater qu’il était bien seul. Il observa qu’il n’avait aucune idée ni du lieu où il se trouvait, ni de comment il y avait atterri. Il constata que sa tête le lançait, signe qu’il avait probablement un peu trop abusé de l’alcool la veille. Il avança doucement, passa en revue les arbres autour de son nid de fortune, à la recherche des ses vêtements. Rien.

Puis, devant un sapin, il distingua un objet et, constata qu’il s’agissait d’une grande enveloppe kraft en s’approchant. Qu’est-ce qu’une enveloppe faisait en pleine forêt ? Il se pencha pour la ramasser et y lit son prénom écrit au feutre noir. Qu’était-ce donc que cette mascarade ? Une femme à l’imagination un peu trop fertile qui exprimait un fantasme ? Il n’avait aucun souvenir de la  fin de soirée de la veille. Il se souvenait bien être sorti de chez lui pour entrer un peu plus tard dans un bar en quête d’amours éphémères. Il avait commandé un nikka, son whisky fétiche puis… le trou noir. 

Il décacheta l’enveloppe et en sortit une feuille, accompagnée d’une boussole. Il était tellement intrigué, voire émoustiller, par la situation qu’il ne prêtait même plus attention à sa nudité. Sa curiosité imaginait déjà les pensées créatives de celle qui lui avait laissé ce mot…

« Cher Gunnar,

Ceci est un jeu. Voici les règles :

Vous trouverez dans l’enveloppe une boussole. 

Dirigez-vous vers le nord. Quand vous apercevrez une cabane, entrez à l’intérieur.

Dans la cabane, vous trouverez deux trappes. Entrez dans celle de votre choix. Si vous y trouvez vos effets personnels, alors vous aurez gagné. En revanche, si vous trouvez une trappe vide…

A partir de maintenant, vous avez 30 secondes pour vous mettre à courir le plus vite possible avant que je ne vous rattrape ».

Gunnar restait figé devant cette lettre, mi- perplexe, mi- paniqué. Alors qu’il s’attendait à une lettre décrivant un fantasme à mettre en pratique dans les bois, il ne souriait désormais plus. 

Si c’était une blague, ce n’était vraiment pas de bon gout…Mais si ce n’en était pas une… ? Il frissonna à cette pensée.

Un bruit de branche qui craque se fit entendre derrière lui. Gunnar se retourna mais ne vit rien. La panique, activée, par un réflexe de survie, fit descendre son sang à ses jambes qui se mirent à courir, comme en transe. Après quelques mètres, Gunnar s’arrêta un instant pour constater sur la boussole qu’il avait prit la mauvaise direction. Il repartit vers le nord, avançant au ralenti, ses pieds écorchés par les brindilles au sol. Il ne pouvait s’empêcher de se répéter qu’il était en plein cauchemar, qu’il allait se réveiller d’un instant à l’autre. Pourtant, il était toujours là, à courir du mieux que ses pieds nus et meurtris le lui permettaient. Il trébucha plusieurs fois, se releva, avec cette impression suffocante que son poursuivant était toujours sur ses talons. Le souffle court, il atterri dans une clairière. La cabane lui faisait face.

Il s’approcha, cogna à la porte. Le silence lui répondit. Il ouvrit la porte qui grinça dans un son strident. Il n’y avait qu’une grande pièce vide. L’endroit était lugubre. Il aperçut les poignées des deux trappes au sol. Il crut un instant qu’il avait semé son poursuivant quand le grincement de la porte retentit de nouveau. Paniqué, il n’eut que le temps d’ouvrir la première trappe qui se présentait à lui, celle de droite. Il tourna le visage vers la porte d’entrée qui était entre-ouverte et, sans réfléchir, se jeta dans la trappe et la referma. Avec un peu de chance son poursuivant penserait qu’il n’était pas arrivé à la cabane…

Il faisait noir, il n’y voyait rien. Il retint son souffle tandis qu’il entendait des bruits de pas marcher au-dessus de lui. Il était apeuré comme une bête traquée, un lapin pris au piège dans les phares d’une voiture. Et le chasseur était juste là. Il pouvait presque l’entendre respirer. 

Il s’attendait à voir la trappe s’ouvrir sur un psychopathe armé d’une tronçonneuse, digne des films d’horreur qui avaient bercé son enfance, incarné par Mike Myers ou même un Freddy Kruger. Il n’en fut rien. Il sentait la peur. Littéralement. Mais la trappe resta fermée. Il entendit alors un son de métal, et comprit trop tard que son agresseur n’allait pas venir le chercher, il venait de verrouiller la trappe. Il se recroquevilla dans un coin, se rassurant en se disant que c’était du temps de gagné. Quand un son, comme un sifflement attira son attention. Puis son nez huma l’odeur du gaz qu’il lui fit bientôt perdre connaissance…

Quand il rouvrit les yeux, il n’avait aucune idée du temps qui s’était écoulé. Il se sentait groggy, encore plus qu’à son réveil dans les bois. Il tenta de se redresser, mais l’effort lui parut insurmontable. Il était toujours nu, allongé à même le sol bétonné froid, un coussin sous sa tête lui redressait le cou contre la paroi du mur derrière lui. Après avoir retrouvé un semblant de lucidité, il tenta de nouveau de bouger. En vain. Après plusieurs essais, une conclusion s’imposa à lui. Tous les muscles de son corps étaient paralysés. Seules ses paupières semblaient encore fonctionner. Et ses sens.

Il passa en revue chaque partie de son corps en partant de la tête pour vérifier son intuition. Alors que son regard se posait sur son ventre, il ressentit à nouveau la panique monter en lui. Bien que l’espace fut toujours plongé dans l’obscurité, il constata une anomalie au niveau de son abdomen. Il semblait y avoir des « bosses ». Il se concentra sur les sensations de cette zone et sentit un liquide, visqueux, qui coulait lentement vers ses hanches. Son sang. Son ventre était ouvert et son corps se vidait de son sang. Et les bosses qu’il distinguait n’étaient autres que ses viscères. Chaque sensation, émotion, était à vif. Pourtant, il ne ressentait pas la douleur. Comment était-ce possible ?

Et il eut alors une certitude. Il allait mourir, là, dans cette cave. Il allait se vider de son sang, paralysé et sans pouvoir agir. Il n’avait que 35 ans bon sang ! Il était jeune, il était beau, il avait la vie devant lui. Il voulut hurler son agonie mais aucun muscle de sa bouche ne répondit, et ce fut un cri de silence. Il sentit une larme couler de ses yeux. Il ne méritait pas cette sordide mise en scène. Il était loin de se douter qu’une mort bien plus horrible l’attendait…

C’est à cette réflexion qu’il était, quand il entendit un bruit, comme un grouillement. Il reporta son attention vers le bas de son corps, et discerna en face de lui deux points rouges, qui semblaient flotter dans sa direction. Tandis qu’il fixait ces points rouges, semblables à deux yeux se rapprochant, il sentit qu’on lui mordillait le pied. L’horreur s’empara alors de lui quand il comprit ce qui se passait… Des rats, la pièce se remplissait et ça grouillait dans tous les coins. Petit à petit, ils s’approchaient, attendant que Gunnar se soit suffisamment vider de son sang pour venir se délecter de ce met servi sur un plateau.

Il se concentra de toutes ses forces pour bouger, mais rien n’y fit. Au fond, il avait l’espoir que le poison paralysant allait s’estomper et qu’il pourrait survivre. Les rats changeaient la donne. La volonté de survivre le poussait à s’activer. Mais la volonté n’était pas toujours suffisante pour bouger.  

Les rats s’étaient maintenant assez rapprochés pour commencer à le mordre. Certains lui mordillaient et arrachaient des petits morceaux au niveau des jambes, tandis que d’autres, plus farouches, commençaient à remonter le long de son corps pour s’attaquer au pénis et au ventre. Il hurlait intérieurement, les menaçant, les injuriant, horrifiés par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Horrifié parce qu’il se sentait extérieur à ce qui se passait, puisqu’il n’avait aucune sensation de douleur, et en même temps, il avait bien conscience que c’était son corps qui servait de repas à ces bestioles, que c’était bien lui qui allait finir au fond d’une cave, dévoré par des rats. Et cette dichotomie était une douleur en soi, une douleur psychologique.

L’un des rats commença à lui dévorer le morceau d’intestin qui ressortait de sa plaie sur le ventre, tandis que d’autres remontaient et s’attaquaient aux bras, à la poitrine et aux épaules. Il était recouvert des ces monstres qui se délectaient de sa chair tendre et fraiche. Un festin! Il les entendait grouiller et se battre pour récupérer les morceaux les plus gouteux, il sentait l’odeur de la mort.

Le rat qui avait entamé le morceau d’intestin se faufila à l’intérieur de celui-ci pour entrer dans le corps de Gunnar. Un autre, qui avait arraché ses lèvres s’introduisit dans sa boucha pour commencer sa langue, des morceaux de ce qui avait été un si bel homme, se retrouvaient éparpillés dans cette petite cave. Il tenta de fermer les paupières pour se soustraire à ce spectacle. Mais ce fut pire, les sons des rats grouillant, grignotant, étaient insupportables. Sans parler de la sensation sur son corps, car s’il était coupé de la douleur, il n’en sentait pas moins les petites pattes bouger sur sa peau, les petites dents arracher des bouts de lui… Il rouvrit les yeux.  Les larmes continuaient de couler le long de ses joues. Il hurlait de l’intérieur, torturé par son impuissance, par l’issue fatale qui l’attendait. Ses pensées s’agitaient de plus en plus, ses sensations corporelles s’emballaient. Une rupture psychologique survint. Il se mit à rire en lui, tandis qu’il continuait de pleurer. Comme si son esprit avait fuit la torture, il ne resta que des pensées incohérentes.

Et tandis qu’un rat se faufilait dans la gorge de Gunnar, son coeur vint ajouter la touche finale au système de défense de son corps face à cette expérience. Il s’arrêta net. Il ne resta que des rats et un cadavre.

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