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Avant de lire…

À toi qui t’apprêtes à lire cet article, soit prêt à découvrir la fin de l’histoire (“ils “étaient dix”) et l’identité du tueur de cette intrigue… Tu es prévenu…

Imaginez…

Un auteur, Pierre Bayard pour le citer, a décidé d’analyser le roman “ils étaient dix” et découvert que l’autrice a peut-être dissimulé la véritable identité du tueur ? Imaginez qu’il ait trouvé le cerveau de l’histoire et accepté de nous le livrer ? Ou peut-être nous ment-il ?

Mais alors si Agatha s’est donné autant de mal à expliquer comment les faits se sont passés et la nature du mobile, comment se fait-il que la mise en scène de la mort du tueur apparaisse comme tirée par les cheveux et difficilement réalisable tel que nous le narre le meurtrier?

Le pitch

Dix individus ont reçu une invitation. Invitation à chaque fois envoyée par un de leur proche, afin de séjourner sur une île appartenant à un hôte mystérieux. Ces invités ne se connaissent pas. Pourtant, ils partagent un point commun qu’ils vont vite découvrir. Puis, peu de temps après leur arrivée, un à un, ils vont connaitre le même sort…

Le déroulé de l’intrigue

Chacun à leur tour, les invités vont mourir. Le mobile ? Chaque invité aurait, à un moment de sa vie, tué ou contribué à la mort de quelqu’un sans se faire arrêter. Leur bourreau a pris soin de leur laisser un indice sur les prochaines méthodes de meurtre, au travers d’une comptine accrochée dans chaque chambre. De plus, à chaque mort, une des dix figurines représentant des petits soldats posés sur la table disparait, agissant comme un compte à rebours démoniaque. Si les premières morts peuvent d’abord faire penser à des accidents ou un suicide, très rapidement, le reste des futures victimes comprend qu’aucune échappatoire n’est envisageable avant la fin prévue du séjour. La tension grandit à mesure que la liste des victimes s’amenuise. Personne ne peut faire confiance à personne. Chacun devient suspect. La peur, l’angoisse, la paranoïa s’amplifient. Un tueur est parmi eux. Oui, mais qui ?

L’épilogue

Quand la police se rend sur l’île après la découverte d’une bouteille jetée à la mer et retrouvée dans un filet de pêche, elle retrouve dix corps. Où et surtout qui est le tueur si les dix invités sont tous morts ?

Confession

La lettre retrouvée est signée de la main du tueur qui confesse donc 9 meurtres et son suicide (maquillé pour correspondre à son prétendu meurtre relaté par les divers journaux intimes des autres victimes).

Mais alors, pourquoi se donner autant de mal dans sa mise en scène pour ensuite jeter une bouteille à la mer et se confesser ? Le tueur explique que son mobile est lié au besoin de faire payer tous ces tueurs jamais attrapés. Pendant la diffusion d’un disque qui révèle les crimes de chacun, le tueur a pris soin de s’octroyer sa propre histoire pour ne pas éveiller les soupçons des autres coupables. Pourtant, cette fausse culpabilité pourra se vérifier facilement par les enquêteurs. Ou pense-t-il que la police ne comprendra pas ? Mais encore une fois, pourquoi ensuite envoyer une confession ?

Éléments de la discorde

Dans son analyse, Pierre Bayard souligne plusieurs points pour étayer son hypothèse de mauvais coupable.

  • La confession -> comme déjà dit, dans l’épilogue le tueur confesse son crime alors qu’il a auparavant pris soin d’une mise en scène compliquée pour ne pas laisser paraitre qu’il est le tueur mais plutôt l’une des dix victimes. Si on peut comprendre qu’il ait souhaité simuler sa mort pour ensuite naviguer à couvert et poursuivre ses meurtres sans éveiller les soupçons de ses camarades, pourquoi avoir voulu berner la police avec sa mise en scène de suicide maquillé en meurtre puis ensuite envoyer une confession ? Cela semble contradictoire.
  • La “fausse mort” et le “vrai suicide” -> dans l’intrigue, le juge Wargrave (puisqu’il est le coupable désigné par Christie) simule sa propre mort avec l’aide de son soi-disant complice, un des autres personnages qu’il aurait manipulé. L’explication de cette mise en scène est assez poussive. Tout d’abord, il propose à son complice de se faire passer pour la victime suivante en arguant qu’il pourrait ainsi rendre le tueur “nerveux” (forcément si le tueur est parmi eux, il saura qu’il n’a pas tué le juge) et lui permettre d’enquêter hors champ une fois mit au rang des morts. Mais cette plaidoirie bancale comporte un problème. Puisque le tueur supposé se trouver parmi les autres invités, il saura dès lors qu’il s’agit d’une simulation et cherchera à éliminer le faux mort. Donc le juge, vieux et faible, face à un tueur qui semble plutôt jeune et fort, met sa vie en danger par cette mascarade. N’est-ce pas un peu étonnant comme comportement ?

  • Ensuite, dans l’exécution de la mise en scène de sa fausse mort, il avoue avoir utilisé de la “boue rougeâtre” pour imiter le sang. Mouais. Et l’ancien policier n’aurait pas compris la supercherie ? Puis, en transportant le corps dans sa chambre, personne n’aurait constaté qu’il était encore vivant ? Ou lui-même aurait réussi à simuler pendant plusieurs minutes alors même qu’il est possible que son corps ait été bringuebaler sans plus de précautions que ça ? Ensuite, il explique le déroulé de sa mise en scène pour se suicider “comme il avait été tué”, c’est à dire d’un tir dans la tête. Personnellement, j’ai lu et relu plusieurs fois ce passage sans jamais arriver à me représenter la scène. Il utilise un élastique qu’il accroche à la poignée de porte et au revolver. Puis lâche l’élastique qui déclenche le tir, pile dans son front ??? Avant de retomber à terre près de la porte où le revolver avait précédemment atterri lors d’un autre moment de l’histoire. J’avoue quand relisant les arguments de Bayard, j’ai pris conscience que j’avais toujours accepté cette explication sans vraiment en contester sa faisabilité.
  • Le mobile -> autre élément étonnant de l’intrigue. Le juge avoue qu’il a toujours voulu tuer. Il a condamné de nombreux coupables, mais quand il a découvert qu’il était atteint d’une maladie incurable, il a décidé de mourir en beauté en emportant avec lui des tueurs qui avaient réchappé à la justice. (Oui parce qu’on ne tue pas des innocents tout de même, cet homme est l’ancêtre de Dexter). Pourquoi pas ? Mais la manière dont il a découvert tous ces tueurs en puissance jamais pris est également un peu facile. Tout a commencé par une banale conversation avec un médecin qui lui a confié que tuer était facile et souvent, ces meurtres restaient impunis. Il développa alors un questionnaire (pour lequel il ne rentre pas dans les détails) qu’il utilisait dès qu’il rencontrait de nouvelles personnes, l’air de rien, dans les conversations. Et ce process incroyable lui permettait d’obtenir des confessions de personnes qui avaient entendu parler ou directement été en contact avec ce type de profil qui ne pourrait jamais être rattrapé par la justice. Donc tout le monde sait qu’ils sont coupables, mais personne ne les a jamais dénoncé à la police ??? Il ne lui restait plus qu’à sélectionner ses 10 victimes ! Il ne se compte en effet pas dans le lot, la dixième victime étant en réalité l’escroc qui lui a servi de prête-nom pour acheter l’île et qu’il a tué juste avant leur arrivée sur l’île.

Mais alors, qui est le tueur ?

Parmi les supposées victimes mortes sur l’île, l’une d’entre elles n’en serait pas vraiment une selon Bayard. Et j’avoue que son explication m’a beaucoup plu. Revenons en arrière.

Les invités tombent comme des mouches sous les coups du meurtrier. Dans le dernier tiers du livre, après la disparition du médecin, ils ne sont plus que trois. Une femme et deux hommes. Ils se trouvent sur les falaises pour tenter d’envoyer des signaux sur la côte. L’heure du déjeuner ayant passé, Blore, l’un des hommes, propose de retourner à la maison pour manger. Mais les autres préfèrent rester là. Quelque temps plus tard, ils entendent un bruit sourd et regagnent la terrasse d’où provient le bruit. Ils trouvent alors Blore, mort, la tête écrasée, réduite en bouillie par un bloc de marbre, horloge qui a été jetée par la fenêtre du premier étage. À ce moment-là, le médecin (complice puis victime du juge après sa simulation de mort pour ne pas être dénoncé) reste le suspect puisque son corps n’a pas encore été retrouvé depuis sa disparition de la nuit. Mais son corps resurgit de l’eau d’où il a été jeté peu de temps après. Dès lors, ils ne sont plus que deux, Vera et Lombard, chacun persuadé que le coupable est l’autre, que l’heure de la mort a sonné. Ils ne réfléchissent plus vraiment. Par exemple, ils ne se demandent pas qui a tué Blore puisqu’ils étaient tous les deux ensemble. Et derniers supposés encore vivants. L’esprit est rongé par la peur et l’instinct de survie prend le pas. Vera saisit le revolver dans la poche de Lombard (qu’il avait emporté avec lui au début de l’aventure) et le tue. Défense légitime.

Vera, se retrouve seule et en proie à la peur. Survivante mais épuisée et dans un état second, elle se rappelle le dernier couplet de la comptine qui agit alors comme une puissante suggestion “un ptit soldat se retrouva solitaire. Il alla se pendre, quelle misère !” Et comme hypnotisée, elle se dirige à l’étage vers sa chambre, trouve au-dessus de son lit une corde accrochée. Hantée par les souvenirs de son meurtre, pensées fixes et obsessionnelles, elle répond à la suggestion qui lui est donnée tant par le couplet de la comptine que par la mise en scène dans sa chambre. Plus tard, on découvrira que le coupable de Christie, le juge, remet ensuite à sa place la chaise dont elle s’est servie pour se pendre, afin que le police comprenne qu’elle est l’une des victimes et non la coupable.

Solution de Bayard

Mais alors qui est le coupable selon Bayard ? Quel est son mobile ? Son modus operandi ? Dans son argumentaire, il considère le juge comme mort, vraiment mort, tué d’une balle dans la tête, et donc 7è victime du meurtrier.

Coupable -> le tueur n’est autre que Blore, le flic devenu détective privé. Après avoir donné un faux témoignage, un innocent avait été envoyé en prison où il s’était suicidé.

Mobile -> simuler sa mort pour refaire sa vie ailleurs sous une nouvelle identité et enterrer son passé de flic corrompu qui continue de lui coller à la peau.

Modus operandi -> la substitution de corps. Il a bien entendu préparé son coup bien avant l’arrivée sur l’île. Il a recruté un pêcheur vivant près du port qu’il embaucha comme figurant, se faisant passer pour le propriétaire de l’île qui souhaitait mettre en place un tour d’illusionniste pour ses invités. Il était supposé disparaitre à un endroit pour réapparaître (grâce au complice qui jouerait son rôle) à un autre endroit. Celui-ci devait se présenter deux fois par jour (à 8h et 14h) à un endroit spécifique de l’île où les autres ne pourraient pas le découvrir. Jusqu’à ce que le moment du tour se présente. Blore, regagnant la maison aux alentours de 14h sous le prétexte de manger, monta au premier étage et jeta le bloc de marbre par la fenêtre. Il redescendit, se coupa la main avec un éclat de verre de l’horloge, puis étala son sang sur son visage avant de se glisser sous le bloc de marbre. Vera et Lombard, dans un état affolé, ne prirent pas le temps de vérifier plus en détail le corps après avoir découvert Blore. Puis, quand les deux moururent à leur tour, Blore rejoignit son complice qui l’attendait au point de rendez-vous (bien qu’ayant eu du retard à cause de la tempête), le tua et plaça son corps sous le bloc de marbre, après avoir pris soin de réduire son visage en bouillie pour le rendre méconnaissable et donc impossible à identifier. Plus tard, à leur arrivée sur l’île les policiers s’y laisseraient prendre. Puis, il ne lui resterait plus qu’à laisser la bouteille contenant la confession du juge coincée dans le filet de pêche d’un bateau choisi au hasard dans le port.

Un détail qui titille…

En préparant cet article et en relisant les arguments de Bayard, un détail remet en question cette argumentation que j’avais d’abord trouvée intéressante. Blore évoque dans son modus operandi l’intervention d’un complice. En réalité victime à l’insu de son plein gré. Il détaille la manière dont il s’est positionné, encore vivant, sous le bloc de marbre. Puis, comment, une fois les deux dernières victimes achevées, il a rejoint son complice, l’a tué puis l’a placé sous le bloc le crâne réduit en bouillie. Quand les policiers arrivent sur l’île, l’un des policiers dit Blore a eu la tête réduite en bouillie. Logique, puisque c’est ce qu’explique Blore dans ses aveux. Mais alors se pose une incohérence liée à la chronologie des faits.

Récapitulatif

  • Blore regagne la maison vers 14h, jette le bloc de marbre par la fenêtre avant de redescendre, se coupe la main, étale du sang sur son visage, puis après la découverte de son corps par les deux autres, leur mort, l’arrivée du complice, son assassinat, le placement de son corps sous le bloc avec la tête réduite en bouillie, l’arrivée de la police… comment se fait-il qu’Agatha nous dise, au moment où Vera et Lombard trouvent le soi-disant mort (qui à de moment-là simule) : “ils découvrirent Blore. Bras et jambes écartés, il gisait sur la terrasse en pierre, côté ouest, le crâne réduit en bouillie par un gros bloc de marbre blanc” ? Comment son crâne peut-il déjà être réduit en bouillie si à ce moment-là il simule, en ayant juste étalé du sang sur son visage ? Si l’intrigue est écrite en focalisation zéro (= narrateur omniscient qui peut connaitre des éléments que les personnages ne connaissent pas, c’est-à-dire à ce moment précis l’état de la tête dissimulée sous un bloc de marbre que les deux personnages ne voient pas), il reste que le crâne à cet instant n’est pas en bouillie aux dires de Blore.

Alors selon vous, Agatha ne nous a pas tout dit ? Blore a-t-il dit la vérité ? A-t-il fait porter le chapeau au juge ? Bayard a-t-il construit une analyse minutieuse, rigoureuse, mais qui contient une incohérence qui remet tout en question ? Ou est-ce Agatha Christie qui fait mentir le narrateur sur cet élément de visage ?

Qui est le véritable coupable ?

Pour aller plus loin :

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